Portrait #13 : l’électro-pop enivrante de Sheraf

Sheraf pop Le Havre« Tu connais pas Sheraf ? C’est un groupe, ils étaient number one. » – La Classe Américaine

Depuis 2003, Sheraf – sous entendu « Chez Raph » ou bien en clin d’œil ciné avisé à La Classe Américaine – a recouvert Le Havre d’un filtre pop haut en couleur et enivrant dont lui seul a le secret. Derrière ce pseudo, Raphaël Campana, qui après avoir fait ses classes avec les Chapter 24 s’est lancé dans une épopée en solo. Rencontre autour d’un café avec ce musicien exceptionnel taillé dans la pop, qui a fait de son univers unique une arme de séduction massive.


Sheraf pop Le HavreC‘est à 2008 ou 2009 que remonte notre découverte de Sheraf lors d’un souvenir poussiéreux au Be Pop café. Un bon ami nous avait alors convaincu de nous rendre à ce concert intimiste à l’angle du Square Saint-Roch, entre quatre chaises, deux tables et le comptoir, de cet artiste au nom qui nous était alors inconnu. Si le souvenir est résiduel, la voix éthérée et énigmatique de Raphaël résonne encore en harmonie dans la ionosphère havraise et berce toujours notre oreille.

Des années plus tard, Sheraf continue de faire des apparitions ici et là entre les murs de Perret, cultivant malgré lui une attente incertaine parmi ceux qui ont succombé à l’univers dont il a habilement posé chaque brique numérique. À force, s’enivrer des sonorités planantes de Sheraf ne suffisait plus. Même les crépitements du vinyle de The Third Coming – son petit dernier – ne parvenaient plus à camoufler un souci d’esthétisme millimétré dans sa compo musicale : il nous tardait de savoir comment le nom qui se cache sous Sheraf puise et catalyse le meilleur de la pop.

Raphäel,

Ta signature musicale est un parfait équilibre entre pop et électro. Comment as-tu construit cet univers ?

« En effet, je parle d’électro/pop pour qualifier le style de ma musique. C’est pop dans le sens où je propose des chansons au format 3 ou 4 minutes, avec des couplets/refrains, un accent mis sur la recherche de mélodies et des morceaux qui me semblent plutôt faciles d’accès… Si j’en crois les retours que j’ai eu sur mes albums, j’ai pu toucher aussi bien un public genre « lecteur de Magic » qu’un public moins pointu.
C’est électro car à côté du guitare/basse/batterie, j’utilise pas mal de sons issus de synthétiseurs et d’autres boîtes à rythme. Tu parles de construction d’un univers, je dirais qu’il s’est construit malgré moi, c’est à dire que je crée mes morceaux de façon assez spontanée, je ne pars pas avec une idée précise des sons ou instruments que je vais utiliser pour aboutir à telle ambiance… Je pars en général d’une composition guitare/voix, j’y ajoute des arrangements au feeling, j’essaye des trucs, et je découvre le morceau à mesure que je le crée. C’est bien de parler d’univers plutôt que de chansons, mon choix de chanter en anglais tient en partie à ça, c’est à dire que je ne suis pas dans le désir de mettre un texte en avant : la voix est pour moi un instrument parmi les autres, l’ensemble visant à créer un petit univers musical, une ambiance… »

Impossible en écoutant les compos de Sheraf de ne pas percevoir ce superbe album polaroïd musical des quatre dernières décennies. La mélancolie des géniaux Notwist trouve ici un digne successeur.

On retrouve dans tes titres l’influence d’un large éventail de groupes allant des 70’s jusqu’aux années 2000. C’est le moment de nous parler de tes goûts musicaux.

« J’ai commencé à écouter de la musique début des années 90, d’abord attiré par des groupes des années 60/70 comme les Beatles, les Velvet Underground, les Doors… puis toute la décennie 90 a été d’une richesse incroyable, entre l’avènement des nouvelles technologies qui ont ouvert à de nouveaux sons, l’émergence de nouveaux styles musicaux et puis une sorte de synthèse des décennies précédentes qui s’est opérée : on a vécu l’apparition d’artistes ou de groupes majeurs comme Beck, Radiohead, Bjork, Stereolab, les Pixies, Nirvana, Belle and Sebastian et tant d’autres… Cette décennie m’a vraiment marqué et forgé musicalement, l’avidité de découverte que je ressentais a été comblée par la richesse de ce qui se passait. Sans doute que des personnes plus jeunes ou plus vieilles que moi ont ressenti ça à d’autres périodes, mais je pense quand même qu’un truc particulier s’est passé dans les années 90… »

Sheraf pop Le Havre

Depuis l’ère de la bidouille des radio cassettes dans les garages éclairés aux néons blafards, Sheraf a réussi à se frayer un chemin jusqu’à l’apogée du streaming musical et du tout numérique. Son premier né, Just A Boy, pose les bases de son univers musical : pas d’instrument, simplement de la retouche électronique et une pochette d’album dont les lumières industrielles annoncent déjà un caractère brut à l’image de son environnement.

Vient alors No Gatecrasher, un deuxième album à la signature plus intime et aux sonorités plus rock. Un intermède avant l’arrivée de la dernière star sortie en 2015 : The Third Coming. Plus abouti mais aussi plus assumé, ce troisième rejeton déchaîne prodigieusement le potentiel de Sheraf avec une pop plus aérienne que jamais et explore tous les rythmes sans jamais nous laisser le temps de s’assoupir. Sa pochette d’album colorée très suggestive révèle entre ses lignes la personnalité de l’artiste : sa passion du surf, la première image numérique de sa nouvelle famille et un visage amoureux en négatif.

Ton troisième et dernier album, The Third Coming, est le résultat abouti de quatre années de travail. Quelle évolution peux-tu constater depuis Just A Boy ?

« J’ai sorti mon premier album en 2004, le deuxième en 2009 et le dernier fin 2015. Je pense qu’au fil du temps j’ai acquis une certaine maîtrise technique me permettant de mettre en œuvre plus facilement une idée que j’avais en tête… Ensuite il y a eu une évolution au niveau du son ; peu de temps avant mon premier disque on travaillait encore avec des enregistreurs quatre pistes à cassette, et puis tout à coup, avec l’avènement de l’informatique et de tous les outils logiciels, c’est une infinité de nouvelles possibilités qui s’est offerte.
 
J’ai exploité ça à fond, si bien que sur mon premier album on ne trouve pas un seul « vrai instrument » comme disent certains détracteurs ; pour le coup c’était vraiment electro, même si dans l’esprit ça restait des chansons pop, mais le fait est que dans le fond, même si j’adore triturer un synthé ou un sampleur, rien ne me touche plus qu’une bonne chanson chantée simplement à la guitare… et du coup pour les deux albums qui ont suivi j’ai essayé d’allier mon attrait pour ces outils avec mon amour premier pour la guitare, la batterie, etc. Enfin, je pense avoir progressé en terme de composition : je peux jouer et assumer les chansons de mon dernier album juste en guitare/voix, alors que les morceaux du premier album tiendraient moins la route sans tous les arrangements qu’il y a autour… »
Sheraf pop Le Havre

The Third Coming

 

Sheraf est davantage à son aise dans l’atmosphère feutrée de son studio plutôt que sous les feux de la scène, ce qui de facto nous donne l’irrémédiable envie de l’écouter dans son canapé avec un chocolat chaud l’hiver venant. S’il branche rarement ses instruments en public, Sheraf a tracé son chemin grâce à un financement semi personnel et participatif grâce au label Microcultures qui lui a donné une certaine visibilité nationale. Sheraf connaît néanmoins les salles de concert de sa ville, du sous-sol du McDaid’s pour le Walking Seine Festival au Chat Bleu pour We Love Le Havre, en passant par La Cave à Bières et le Beer & Billard.

Ton projet est surtout articulé autour du travail en studio. Que t’ont apporté tes différents concerts sur la scène havraise ?

Sheraf pop Le Havre

Sheraf en studio

« C’est en effet d’abord un projet de studio : le travail de recherche, de composition et d’enregistrement m’éclate plus que de faire de la scène. Quand je finis d’enregistrer un morceau je passe à un autre, c’est à chaque fois un nouveau défi… La scène c’est un boulot complètement différent, c’est jouer les morceaux cinquante fois en répétition, refaire le même set à chaque fois en concert, trimballer le matos, faire quatre heures de voiture pour jouer une demi-heure, etc. Je comprend les musiciens qui adorent ça, mais pour moi le rapport contraintes/plaisir ne penche pas du bon côté de la balance…

 
Et puis j’ai eu du mal à me lancer pour jouer sur scène simplement à cause d’une nature plutôt réservée. J’ai vraiment dû me faire violence les premières fois et c’était plus de trac, de stress que de plaisir… Aujourd’hui j’ai passé ce cap et j’arrive prendre du plaisir en jouant en public, et puis c’est clair que pour faire vivre le projet il faut tourner un minimum, sinon trois semaines après la sortie d’un album ça retombe à plat…
 
J’ai dû faire une dizaine de concerts depuis la sortie de mon album ; j’ai pu m’essayer à des scènes relativement importantes comme au Tetris, au THV ou dans le cadre d’un festival, et j’ai également joué dans des lieux plus intimistes comme Le Chat Bleu. J’ai partagé des plateaux avec des groupes sympas, Grapes entre autres avec qui j’ai joué au McDaid’s au Havre, mais aussi à Rouen et Paris. J’ai accompagnés les classes de danse contemporaine du conservatoire du Havre lors d’un spectacle, ou encore récemment j’ai collaboré avec un artiste africain qui joue de la Kora, on a proposé une « sieste musicale » au muséum du Havre… Donc voilà, malgré l’attrait relatif que présente la scène pour moi, je dois reconnaître que toutes ces expériences m’ont beaucoup apporté, m’ont permis de faire de belles rencontres, de m’affirmer et de toucher un public différent. »
Merci Raphäel !

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Pour contacter Sheraf ou lui commander CD et vinyles : sheraf.musik@gmail.com

Crédit photos : Sheraf

Sheraf pop Le Havre

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