« LH constrates – gardez l’oeil ouvert ! » par Madame L.

Spleen et émoi des cités maritimes. Sel qui ronge, lumière qui change. Le Havre, ville multifacettes, ville à deux hauteurs, ville à deux vitesses, ville sans entre-deux a fait naître l’existentialisme sans s’en rendre compte. Voici quelques textes d’un passage furtif, parfois plongeant, mais pas sans espoir.

VIVRE AU HAVRE COMME DANS UN TABLEAU

« Se lever le matin pour regarder la couleur de l’eau, ses humeurs et ses mouvements. Se pencher doucement pour qualifier la lumière du ciel miroir crayeux de l’étendue liquide transformée en brume. Attendre que le paysage s’anime, qu’une présence humaine trainant son chien vous rappelle que l’espace-temps y est aussi présent. Il suffit de s’absenter quelques minutes pour que la vue change, une succession d’images fixes composées avec soin se présentent chaque jour à des cadences plus ou moins rapides. Les jours de grand vent, on dirait que les compositions sont orchestrées par une armée de mécaniciens. Ils lancent les nuages comme des morceaux de décor, on braque les projecteurs sans aucune directive, on improvise. Puis, après de nombreux soubresauts, le metteur en scène reprend le contrôle, maitrise la situation quand violemment le rideau sombre tombe. Sans applaudissement, mais juste, une volée de gouttes d’eau bien grasses et une lumière noire. Aquarelle ou huile, croquis ou dessin, l’instant présent est insaisissable. Un bateau dans l’avant-port, une fois la sirène émise disparaît aussitôt. Est-ce pour fixer ces géants des mers que le numérique photographique a été inventé ? La vitesse du paysage induit la technique ou serait-ce l’inverse ? Les voiliers et rafiots à moteur ont pressé les peintres dans leur course au paysage pour y laisser qu’une impression. Le cargo de Dufy est encore plus simple d’exécution que celui de Pissarro, est-ce pour cela qu’on lui a mis un moteur ? Mais qui sont les peintres des porte-containers ? Même une photographie ne les capte pas. Peut-être faut-il des chorégraphes pour représenter ce ballet incessant sur l’eau comme dans les airs ? Dans cette danse, la ville du Havre reste de marbre, comme stupéfaite regardant ébahie ce tourbillon jour comme nuit. Ici plus qu’ailleurs, la terre tourne sur elle-même ! Mouvement cinétique qui défile sous nos yeux, image par image, on décompose le paysage. Vivre au Havre comme vivre dans un tableau, c’est se souvenir de toutes les petites toiles exécutées par Boudin, Monet, Dufy, Pissarro et tant d’autres. Une qualité de lumière inégalable, un flot de passages, une couleur vive et douce à la fois. Glacée, mais jamais froide, la mer est picturalement redoutable. Invitation au voyage, à la rêverie aux frivolités des bains de mer, aux cancans sous les ombrelles, aux jeux des enfants sur le ponton. Ici plus qu’ailleurs, le paysage défile éternellement pour le plaisir des yeux, du rythme et de la mélodie. »

LA DANSE DES SPECTATEURS

« Un peu de talc et des talonnettes sur le beau parquet de chêne, une valse à trois temps, une valse à mille temps et alors, on danse ! On danse la farandole et on rigole bande de guignols.

On s’aime, on se tripote, on tangue sur le pont : une fois à bâbord, une fois à tribord. Quelle importance, on se faufile, on rit à l’entracte et on pleure au spectacle. Chez les danseurs ni capitaine ni raison, on glisse. Un coup à gauche, un coup à droite mais qu’est-ce qu’on rigole bande de guignols.

Et ce sera toi, et ce sera moi, toi qui m’aime moi sans haine. On se déteste mais on s’aime tout de même. Ça change de discours comme de jupe à la cour. Sans ambition sinon celle de la farce, c’est l’humour bon enfant des blagues qu’on ne comprend pas, mais qu’importe. On ne comprend pas, on ne comprend rien, mais qu’est-ce qu’on rigole ! »

AUX RECELEURS DES FORMATS OUVERTS

« On ne vous fera pas de cadeau, on ne vous offre que de l’open source. Prenez-le, volez-le, copiez-le, c’est le vôtre, c’est le nôtre. Vas-y sers toi, fais comme chez toi, mets-y une licence, vends-le au prix de l’essence, vas-y je t’en prie, c’est fait pour ça. Cherche pas, il n’y a pas de logique, c’est open source. Ça coule, c’est potable, abreuve-toi c’est bon pour ton foie. Bois, car on ne te fera pas de cadeau, alors profites-en, régale toi goutte par goutte c’est si beau de te voir saoul. »

GOOD BYE LENIN, HELLO IMAGINE

« L’imagination est le point fort de l’humain, le déni aussi. Vous avez tous vu le film « Good bye Lenin » où le fils fait preuve d’une grande créativité pour maintenir sa mère dans un idéal envolé. Eh bien au Havre c’est pareil. Terre d’inventeurs et d’artistes, nombre d’entre- nous lèvent chaque matin le décor d’un monde démodé. Côté vintage ou fan des années 80, ici on vit dans notre jus. Cachez surtout ces détails qui pourraient nous prouver que le monde a changé. Mensonges, dénis et brocante. Non, ici tout va bien, le design cheap, les relations hiérarchiques les petits fours copieux et les dépenses faramineuses. Ici la misère côtoie l’opulence qui chassent l’intelligence.

Le vintage est à la mode alors consommons le dès à présent. La créativité c’est aussi ça, recomposer avec le vieux, le râpé, l’usé avec une petite touche d’ironie. A vos ciseaux, les designers de l’outre-temps ! »

A C?EUR OUVERT

« Sans amour, vous n’irez ni là, ni ici, ni ailleurs. Sans amour, vous n’aurez ni sourire ni retour. Prenez tout servez-vous, pillez-nous mais vous ne serez jamais fun, jamais jeune, jamais beau, toujours sot. Alors c’est sans rancune, volez-nous, copiez-nous, prenez tout. Vous n’aurez ni notre héritage, ni notre partage. Même notre c?ur, même pas peur ! Ni la corruption, ni les événements bidons, ni les façades déguisées feront le bonheur. Sans imagination ni passion vous n’irez ni là, ni là-bas, ni chez nous, ni ailleurs. A c?ur ouvert, même pas peur. »

 

 

OUVRIR LES YEUX DU HAVRE

« Et puis un jour, la clarté est revenue, l’eau s’est éclaircie et a perdu ses reflets gris. La rouille des navires s’est saturée, la lumière blanche des phares a percé, le brouillard dispersé et on a entrevu l’horizon. La perspective évaporée depuis de longs mois, s’est structurée. Timidement, un ?il s’est entrouvert.

Ouvrir les yeux du Havre et pas seulement cette bouche estuarienne béate qui ne retient rien. Regarder la mer en face et s’y projeter. Accepter avec fierté ce passé et ce futur pictural, partager ces ciels de feu, faire venir les faiseurs d’images et leur demander d’y lire l’avenir entre les lignes. Structurer, imaginer, voir, regarder, projeter, décider. Écouter et lire d’accord ; oui mais… oui mais voir, dilater sa pupille pour nourrir notre profondeur et s’en apercevoir. S’il vous plaît, ouvrez les yeux du Havre, faites que la Seine, la belle et sinueuse fibre vienne irriguer la tête pensante et capitale. Ouvrez les yeux du Havre car c’est penser de nouveau. Réactivons ce cristallin, prisme sans filtre sommeillant dans la ville. Levons les paupières trop ocres mais tant réconfortantes. S’il vous plaît, ouvrons les yeux du Havre pour s’émerveiller de nouveau devant cet horizon si précieux. »

ET J’AI REJOINT MA CLASSE MOYENNE, MOYENNE,

« Merci pour le voyage et les quantités choses qu’on ose. Merci pour ce moment merveilleux, cette aventure au bord de l’eau, cette philosophie existentialiste high tech, cette petite geekerie entre amis.

Des nuits à réfléchir et des journées à tout réinventer. Merci pour vos pixels dans les yeux, bravo pour vos rires HD. Merci pour ce souffle de liberté.

Mais j’ai rejoint ma classe moyenne, moyenne. Se retrouver au milieu des choses, ni à côté ni en-dessous mais central. Le confort des Poulidor. Les premiers seront les derniers ? Qu’importe, quand on est au milieu, on ne perd pas. Rien à prouver, rien à défendre, juste se laisser porter par sa classe moyenne, moyenne.

L‘insouciance, la légerté, le luxe du chemin défriché, l’audace du challenger. Be central, be there. J’y suis, j’y reste, je reviendrai peut-être ! »


–  Madame L.

Et vous, vous en pensez quoi ?