Semer des Grains pour l’économie locale

Le Grain est la monnaie locale de la région havraise. Billets de Monopoly pour les uns, véritables papiers magiques qui remplissent nos porte feuilles d’optimisme pour les autres, les monnaies locales n’en sont pas à leur coup d’essai. Depuis des dizaines d’années et partout dans le monde, des monnaies se créent, disparaissent ou perdurent. Durant le bordel social et économique de l’entre deux guerres, la CCI du Havre elle-même avait créé ses propres deniers pour compenser les fluctuations des monnaies et du prix des matières premières. Aujourd’hui, on assiste à un avènement des monnaies locales, révélateur que cette économie complètement dingue est progressivement reprise en main par la société civile. 


Il y a quelques semaines, après avoir observé une personne (qui semblait pourtant saine d’esprit) régler ses achats en Grains dans un commerce du coin, l’idée a germé de mener notre enquête. Petit bilan autour d’un verre houblonné et optimiste, avec Serge Delamare, co-président de l’association « Le Grain, Monnaie Locale ». Aller accrochez-vous, ça vaut le coup !

DE LA RESIGNATION A LA PRISE DE CONSCIENCE

Partons d’un constat simple : notre léthargie alimentée par les médias nous rend hermétiques à toute discussion sur l’économie. Après une journée de travail d’un épanouissement parfois relatif, on préfère se coller devant une série plutôt que de s’infliger la lecture de théories barbantes sur la monnaie. Mais quand on rencontre des personnes passionnées et pédagogues, évidemment ça change tout. On s’aperçoit que la monnaie peut redevenir ce qu’elle aurait toujours due être : un moyen d’échange honnête calqué sur la réalité de ce qu’elle permet de s’offrir. Mieux, pour un territoire, créer sa propre monnaie permet de régler les deux principaux problèmes de notre économie actuelle : 

Premièrement, on réduit la fuite de l’argent hors du territoire. La monnaie locale n’ayant de la valeur que dans une zone géographique définie, on ne peut plus gagner de l’argent ici et le dépenser ailleurs. Bye bye les délocalisations et l’engraissement des fonds de pensions pour retraités américains. Et deuxièmement, on empêche la fructification de capitaux sans aucun rapport avec un travail fourni, mais gagnés uniquement en pariant sur le fait que certains pans de l’économie vont se casser la gueule. Bref, adieu la spéculation.

Le Grain Monnaie Locale Le Havre

En quelques mots, pouvez-vous nous expliquer votre parcours et ce qui vous a poussé à créer le Grain ?

Serge Delamare : « Suite à la crise des subprimes et à des recherches personnelles afin de comprendre comment une crise aux US pouvait devenir globale, j’ai découvert le principe de la création monétaire par la dette. Ayant suivi une formation en régulation automatique, j’ai immédiatement vu la monnaie comme un flux et compris que notre système économique était totalement instable. D’ailleurs, en économie comme en régulation, on utilise le même vocabulaire : la boucle de réaction est procyclique lorsque les conséquences vont amplifier les causes. J’ai donc cherché seul pendant plus d’un an à trouver une solution. Durant cette période, j’ai découvert les SEL (Systèmes d’Echanges Locaux) (le SEL du Havre se réunit au café Le Louisiane, NDLR) mais j’ai rapidement pris conscience des limites de ces systèmes (pas d’échanges entre particuliers et professionnels). Puis j’ai découvert le livre « Les aventuriers de l’abondance » de Philippe Derudder. C’est à ce moment que j’ai découvert les monnaies locales. Très peu de temps après, en Janvier 2010, était lancée la première monnaie locale française : l’abeille de Villeneuve/Lot. J’ai contacté les dirigeants de cette association pour avoir plus de renseignements puis petit à petit, le noyau des membres fondateurs s’est constitué. »

 

DE LA PRISE DE CONSCIENCE A L’IMPLICATION

Il aura fallu 5 ans de réflexion aux créateurs du Grain pour le lancer. Au début assez confidentiel, le nombre de commerçants qui l’acceptent augmente régulièrement depuis sa création en septembre 2015. Un réseau est en train de se constituer, avec à ce jour 70 commerçants acceptant tout ou partie des paiements en Grains. Pour adhérer au réseau du Grain, les prestataires doivent être locaux et responsables d’un point de vue économique, social et environnemental, ce qui exclue d’emblée la grande distribution. Ce gage de qualité associé au dynamisme du réseau permet petit à petit d’augmenter le nombre de clients des commerçants visionnaires qui y adhèrent.

Pour les utilisateurs qui veulent s’engager, c’est simple : il n’y a pas d’engagement. L’utilisation des Grains est entièrement libre, anonyme et gratuite. Il suffit de demander d’échanger des Grains aux comptoirs de change (certains commerçants ou guichet bancaire) et de les utiliser pour réaliser une partie de ses achats. Petit cadeau, on obtient un bonus de 5% à chaque change, soit 21 grains pour 20€, 105 grains pour 100€, … Rien qu’en 2016, l’association a injecté 26 000 grains dans le circuit, sans compter les échanges quotidiens fait auprès de la banque qui soutient l’association. Et comme c’est une monnaie locale complémentaire, elle ne remplace évidement pas totalement l’euro.

Le Grain Monnaie Locale Le Havre

D’après une récente étude de l’ADEME, il existe environ 30 monnaies locales en circulation. Elles ont des fonctionnements souvent différents. Desquelles vous êtes-vous inspiré pour le Grain ?

Serge Delamare : « Nous sommes plutôt restés sur l’idée qu’il fallait innover en facilitant l’utilisation du Grain par rapport à l’euro. C’est pour cela que l’utilisation du Grain est entièrement gratuite pour les particuliers. »

Toucher à la monnaie a quelque chose de symbolique et peut faire peur. Diriez-vous que vous rencontrez des obstacles au développement du grain ?

Serge Delamare : « On ne peut pas vraiment parler d’obstacles, mais plutôt d’un développement qui prend plus de temps que nous le souhaiterions. Nous avons également constaté que les paiements en espèces ont leurs limites (pas de centimes de grains pour le rendu de la monnaie, pas de virement possible depuis un compte bancaire, …). C’est pourquoi nous commençons à réfléchir à un dispositif de paiement numérique. »

 

DE L’IMPLICATION A L’OPTIMISME

Bien sûr, comme toute initiative, l’implication ne concernait au départ que les militants associatifs. Mais le grain est tout doucement en train de dépasser ce stade. Ne bénéficiant pas d’un soutien financier massif de la part des collectivités, le fonctionnement du Grain est totalement indépendant du monde politique. Et ça plaît. C’est la preuve que la société civile a les moyens d’agir par elle-même. Pas seulement pour montrer aux élus qu’on peut se passer d’eux, on ne les attend plus. Mais parce qu’il s’agit de prendre conscience qu’on peut se sortir de nos petites résignations quotidiennes à tous qui, souvent, entretiennent le système. Utiliser le Grain est un moyen facile, gratuit et sans engagement de commencer à y remédier. Il se pourrait même que dans quelques années, on paie en grains par habitude et qu’une action au début marginale et un peu barrée, soit porteuse d’espoir, de dynamisme et de confiance dans l’avenir de notre économie locale. Et si tel était le cas, nous en serions tous à l’origine. Alors, pourquoi ne pas essayer ?

Avez-vous un message à faire passer ?

Serge Delamare : « Oui. Un tel projet demande beaucoup de ressources, notamment humaines. Nous recherchons des gens qui sont prêts à donner un peu de leur temps pour faire avancer ce projet.« 

Merci Monsieur Delamare.

Grâce aux monnaies locales, l’acte d’achat se teint de fierté et de conviction. Ces petits billets pourraient devenir nos bulletins de vote du quotidien. Un véritable cercle vertueux et un bon moyen de dépasser cette économie si cynique, qui, comme le disait Oscar Wild, « connaît le prix de tout et la valeur de rien« .

 

Pour en savoir plus et connaître les commerçants participants, rendez-vous sur la carte interactive du site internet du Grain.

Pour suivre l’actualité de l’association et être au courant des adhésions des nouveaux commerçants, suivez sa page facebook !

Crédits photos : Association le Grain Monnaie Locale et les Havraisemblables

3 réactions sur “Semer des Grains pour l’économie locale

  1. Encore un article original qui nous permet d’en apprendre davantage sur notre ville. J’adhère totalement au concept mais j’espère que plus de commerçants se lancerons car actuellement la liste est assez limitée.

    1. Effectivement tout le problème est bien là : les commerçants sont frileux de participer car la liste est courte, mais c’est pourtant en se décidant à le faire que d’autres viendront à leur tour rejoindre la liste des partenaires. Le fossé est assez difficile à enjamber, c’est pourquoi il faut partager et diffuser le concept de monnaie locale qui prend tout son sens dans le contexte économique actuel.

Et vous, vous en pensez quoi ?