Ce que révèle le nez rouge aux élèves d’expression clownesque

Si aujourd’hui l’image du clown traditionnel a roulé sa bosse depuis les chapiteaux et semble porter le fardeau de sa mauvaise réputation, rassurons nous : son règne de terreur prendra aussitôt fin après la lecture de cet article. En effet, il existe un tout autre type clown, beaucoup plus contemporain et bien loin de l’image des clowns circassiens qui ont traumatisé notre enfance. Ce clown serait enfoui en chacun de nous – et c’est valable aussi pour toi lecteur – et n’aurait alors plus la mission de faire rire à tout prix, mais bien d’inviter à une démarche personnelle : il s’agit ici non pas de faire le clown, mais d’être clown en se laissant aller à l’expression de ses propres émotions. C’est ce qu’a entrepris Audrey, qui a initié en septembre dernier un atelier d’expression clownesque au Havre. C’est dans une ancienne école rue Edmond Rostand, dans les locaux de la compagnie Ici et Maintenant, qu’elle et ses élèves mettent leur nez rouge chaque vendredi soir pour laisser libre cours à leurs émotions refoulées pendant la semaine lors d’improvisations. Révéler son clown, c’est l’occasion pour chacun d’entre eux de mettre au vestiaire leur propre personnage social et mettre en exergue leur personnalité parfois enfouie. Rencontre et découverte de cette discipline scénique peu connue.


DE LA COMEDIA DELL’ARTE À L’ICÔNE DÉCHUE DE LA POP CULTURE

Force est de constater qu’à notre époque, si le clown nous inspire si peu confiance et a perdu son talent de comique, c’est qu’il s’est inscrit dans la culture contemporaine sous bien des formes. Effectivement, si sa représentation depuis sa forme circassienne a bien changé depuis la comedia dell’arte où il fréquentait arlequins et polichinelles, le clown a fini par se tailler une réputation malveillante qui a imprégné notre inconscient collectif par un usage excessif de la violence – un stratagème dont il a abusé pour pérenniser le succès de ses pitreries. Le clown est ainsi aujourd’hui devenu à peu près tout sauf le personnage de spectacle reconnu qu’il était, si bien qu’il est devenu une icône populaire mise à mal. Comment ne pas penser à l’envahissante mascotte de l’empire de la malbouffe, ou à Krusty, le piteux comédien toxico, cynique et déprimé des Simpson ? Le clown a même fini par trouver sa place au cinéma, bien souvent dans le rôle du vilain, avec le Joker comme Némésis du Batman, où le maléfique Ça, une entité mystique prenant l’apparence d’un clown qui terrifie des enfants dans le film éponyme. Il est temps de nous réconcilier et de nous refamiliariser avec ce personnage connu universellement, dont l’exercice a profondément changé et se dévoile désormais à travers une discipline qui mêle spectacle et introspection : l’expression clownesque.

L’EXPRESSION CLOWNESQUE : SE DÉCOUVRIR CLOWN POUR SE REDÉCOUVRIR SOI

On pensait avoir fait le tour du personnage, jusqu’à que cet atelier d’expression clownesque ne débarque au Havre et vienne balayer nos a priori sur la question. Lors de cette discipline scénique cousine du théâtre mais bien différente, les élèves sont amenés à partir à la recherche et la découverte de leur propre clown. Exit les pièces écrites à l’avance, ici les élèves ne se glissent pas dans un rôle : ils n’ont que pour seul matériau d’expression leur propre personnalité. Mais enfiler le nez rouge ne suffit pas, il faut faire appel au personnage lié à sa propre enfance et laisser exulter ses émotions primaires liées à ses propres expériences de vie, comme une soupape de décompression. On a rencontré Audrey, prof de l’atelier d’expression clownesque, qui nous a confié les enjeux de la discipline.

Audrey,

Parle nous un peu de cette discipline qu’est l’expression clownesque.

« Il s’agit dans cette discipline d’utiliser le plus petit masque du monde, le nez rouge, afin de se découvrir clown.
Travailler notre clown, c’est déconstruire nos filtres sociaux et mettre en jeu nos émotions, nos fragilités et nos dimensions cachées en donnant vie à un personnage sensible, naïf, imaginatif, en relation directe et complice avec l’Enfant intérieur que nous possédons tous. C’est aussi, cultiver notre présence, notre écoute, notre potentiel de jeu, de communication et de création, notre acceptation de soi et de l’autre, notre sens de l’humour et de la dérision. »

En quoi est-elle différente du théâtre ?

« L’expression clownesque donne lieu à un jeu d’improvisation en contact avec l’instant présent, le concret, l’imaginaire, le partenaire et le public. Cette discipline se différencie du Théâtre dans sa démarche et dans son approche. Il n’y a pas de « rôle », pas de « personnage », mais notre propre clown qui prend place et évolue sur scène.  Ici, on montre ce que d’ordinaire on cache ou que l’on croit caché : le moindre des signes qui nous révèle au monde, à nous-même.
Les signes qui troublent, qui gênent, qu’on juge, dont on aurait bien voulu se passer… qui réjouissent, qui laissent en paix, qui provoquent la tempête… toutes les facettes, sans restriction. Nous regardons ce qui affleure et comment. Le clown, nos clowns, prennent ce temps-là. Au risque du ridicule, du n’importe quoi, du Rien. »

Que cherchent les élèves qui partent à la découverte de leur clown ?

« Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le clown ne travaille pas pour le public : il travaille pour lui-même uniquement. Son imaginaire est son guide, son gourou. L’improvisation et l’écoute de l’Autre sont autant de graines de bonheurs, d’intensité, de surprises, que le Clown cultive et fait pousser avant tout pour lui. Et c’est parfaitement juste comme cela. Je crois qu’indubitablement, c’est ce que l’on vient chercher. Les élèves viennent se chercher eux-même en partant à la découverte de leur clown. Car ce n’est pas une démarche anodine que de redonner la place à ses émotions, parfois refoulées. Il s’agit parfois de redécouvrir sa vraie personnalité, de faire la différence avec sa propre représentation sociale. Les élèves apprennent à accueillir entièrement leur clown, à aimer sans partage toutes les parties de lui, y compris les plus sombres, les moins présentables ou admirables. Accepter leur clown, pour parvenir à s’accepter eux-même ; c’est un chemin que chacun a envie de parcourir ici. »

Qu’est-ce qui différencie ce clown contemporain de l’attitude burlesque du clown circassien qui hante notre inconscient collectif ?

« Le clown que nous travaillons est en fin de compte assez auto-centré. Même si, en soi, il n’existe que sous le regard d’un public, ce n’est pas le but de son « existence ». Ici, le clown ne cherche pas à faire rire à tout prix et n’a jamais recours à la malveillance pour cela. Il n’y a pas de numéro prédéfini comme au Cirque. En rentrant sur scène, le clown ne sait pas ce qui va lui arriver, il va le découvrir en même temps que son public en lui faisant tout partager : ses émotions avant tout, ses découvertes, ses aventures, ses questionnements et son regard neuf sur tout ce qui survient. Par ailleurs, le travail de costume est assez différent dans le sens où il n’est pas « esthétique à tout prix », mais fait partie de la démarche de recherche de son clown. L’habit du clown va tendre à refléter ses besoins et ses envies (son rêve d’être danseur-boxeur avec un tutu et des gants, son envie de prendre de la place avec une grande jupe à volants, son besoin d’être bien tenu dans une veste serrée qui l’aide à se tenir droit…). Nous nous permettons de sortir des codes vestimentaires prédéfinis du clown circassien, ou d’y retourner si cela nous chante ! »

Selon toi, chacun a-t-il un clown dissimulé en soi ? Est-ce à la portée de tout le monde de le laisser s’exprimer ?

« Je suis certaine que chacun d’entre nous a un clown en lui. À partir du moment où nous avons vécu ce qu’est d’être enfant, où nous avons un jour pu découvrir quelque chose pour la première fois, où nous avons pu nous amuser d’un rien, et nous émerveiller de tout… nous avons constitué les reliefs et la profondeur de notre clown. Néanmoins, je ne crois pas que tout le monde puisse partir à sa découverte à n’importe quel moment. C’est une démarche, une envie d’aller voir ce qui se passe « dedans-soi ». Et sans doute faut il être prêt à le faire. Cela passe souvent par des chemins de vie qui n’aboutiraient pas à ce que l’on avait imaginé parce que l’on aurait fait « sans nous-même », à des « déclics », une volonté de s’accorder du temps pour soi.

En tout cas, il n’y a pas d’âge pour cela, juste une volonté commune à tous d’être en accord avec eux même. Et un brin de courage aussi je crois ! »

Nous avons assisté à une impro des élèves lors de l’un de leurs cours. Deux d’entre eux se prêtent au jeu. Aucun d’eux n’a encore idée, et personne ne pourrait le prévoir, des événements qui vont se dérouler ni de comment va se comporter leur clown. La scène pourrait se révéler tout aussi comique que triste ou effrayante, ou simplement banale. Les deux clowns se laissent alors aller et font ce qui leur passe par la tête, en toute transparence avec le public sans aucune action définie. Défile alors une palette d’émotions jaillissantes sur leur visage : peur, amusement, curiosité, compassion, etc.  La scène n’est pas sans rappeler deux enfants qui jouent et se découvrent avec toute l’innocence et la naïveté qui les caractérisent. Se crée alors un lien fort basé sur l’écoute de l’autre, si bien que leurs émotions deviennent de plus en plus exacerbées et semblent n’avoir comme seule limite que le signal de fin d’impro. C’est l’heure du débrief chapeauté par Audrey, qui veille toujours à ce que ses clowns ne se laissent pas submerger par ce qui vient de leur arriver. Puis c’est finalement l’occasion de nous entretenir avec ces adultes aguerris présents en cette heure tardive pour en savoir plus sur leur aspirations, toutes aussi différentes que personnelles.

Qu’est ce qui a déclenché en toi l’envie de faire du clown ?

Virginie« Je suis tombée en dépression à cause de mon boulot. J’ai été en arrêt de travail pendant un long moment. En plus de mon suivi, j’ai cherché une nouvelle solution qui puisse permettre de faire face à mes émotions, ce qui m’a mené à faire des stages clown à Paris. Une fois la session de ces stages terminée, je suis rentrée au Havre et, en manque, j’ai fini par tomber sur une affiche de l’atelier d’expression clownesque organisé par Audrey dans les toilettes d’un restau de la plage. J’ai sauté sur l’occasion. »

François« J’étais déjà inscrit dans la compagnie Ici et maintenant. Habitué du théâtre, j’étais curieux d’expérimenter de nouvelles méthodes. Je ressentais le besoin de me débarrasser des contraintes du théâtre : le texte, le rôle, le décor, les répétitions… pour faire place à l’imaginaire et être libre de mes capacités. »

Dominique« J’ai découvert l’expression clownesque avec un prof parisien qui m’a initié. J’avais déjà fait du mime, du théâtre et des marionnettes. J’ai ensuite voulu prolonger l’expérience et j’ai effectué un stage en Isère. L’expérience m’a bouleversé émotionnellement. J’ai mis 15 jours à revenir sur terre. Je suis alors revenu au Havre et j’ai cherché quelque chose de similaire, jusqu’à que je tombe sur l’atelier d’Audrey. »

Que t’apporte l’atelier d’expression clownesque dans ton quotidien ?

Fr : « Sortir de la réalité. On échappe à notre représentation sociale et des contraintes de la société, pour être enfin soi-même et pas acteur de sa propre représentation de tous les jours. Ça nous permet d’écarter le superflu et de revenir à l’essentiel. »

Florie : « L’atelier me permet d’avoir un moment pour soi en dehors de ma vie de famille. S’occuper un peu de soi peut être culpabilisant, mais c’est essentiel et ça fait du bien. »

D : « Aujourd’hui à la retraite, j’ai travaillé des années dans un environnement masculin. J’étais bien dans mon boulot, mais il m’imposait une maîtrise permanente. Mettre mon nez me permet de lâcher prise. Faire sortir son clown permet indéniablement de se détacher par rapport à des comportements et des paroles parfois limites et de les transformer de façon à avoir de la distanciation. »

V : « Le clown ne permet peut-être pas de guérir, mais il est un renfort, un complément thérapeutique. »

Est-tu en mesure de définir ton clown ?

V : « Le mien est hargneux, il finit toujours par s’énerver. »

Fr : « Je ne connais pas encore mon clown, il est en pleine construction. J’en apprendrai certainement davantage avec le temps. On dit de moi que je suis un gros nounours, mais qui te dis au fond que je suis pas l’exact opposé ? »

Fl : « Bizarrement, mon clown est dans la séduction. Ce n’est pourtant pas à l’image de ce que je suis dans mon quotidien, mais le clown a souvent un comportement inverse de celui qu’on a en représentation sociale. »

D : « Le mien est réservé, parfois ironique. Les autres semblent le percevoir à l’écoute des autres. »

Un message à faire passer à ceux qui n’oseraient pas encore enfiler un nez pour trouver leur clown ?

Fl : « C’est un travail sur l’émotion, l’intime. »

Fr : « Il faut écouter son courage. »

La troupe se produira pour son spectacle de fin d’année le 18 juin au Poulailler. L’occasion d’en finir une fois pour toutes avec ces effigies de pseudo-clowns broyés par la pop culture et de prendre conscience que le véritable clown est en chacun de nous.

Site web de la compagnie Ici et maintenant : http://www.compagnie-icietmaintenant.fr/

Prochain stage d’initiation clown : https://www.facebook.com/events/1253817531378455/

Crédit photos : compagnie Un brin de rien

 

Vos réactions sur “Ce que révèle le nez rouge aux élèves d’expression clownesque

  1. Un énorme merci a vous, qui avez su retranscrire avec justesse et sensibilité notre si jolie discipline.
    Un vraie bonheur que de le partager au grand public de cette manière.

Et vous, vous en pensez quoi ?