Portrait #10 : les voix plurielles de Juliette Richards

modele-portraitThe Tinun’s, Golden Gloss and the Cannon, 13th Procession et The Family Three. Ces quatre groupes ont un point commun : leur chanteuse. Juliette chante depuis qu’elle a des cordes vocales et marche depuis dans les traces de Janis Joplin. Son appétit pour la chanson l’a poussé à expérimenter plusieurs registres, du rock au folk, au gré de ses rencontres et de ses voyages. Polygame musicale mais fidèle à ses racines, Juliette a pris le pari risqué mais passionné de construire sa vie autour de son amour pour la musique. Elle nous confie son parcours intime, du berceau havrais jusqu’à la grande Paris.


Juliette,

Parle nous de tes premiers pas dans le monde de la musique.

« Petite, on m’a inscrite au conservatoire. Il fallait choisir un instrument alors qu’on ne connaissait rien de la musique. J’ai choisi le saxophone. Au départ jouer de cet instrument m’a plu, puis je me suis rendu compte qu’il ne m’aidait pas trop dans la pratique du chant, étant donné que chanter dans un saxophone n’est pas la meilleure idée qui soit. Quand il a fallu faire dans l’exercice chiant et la théorie, j’ai eu en horreur le conservatoire comme institution scolaire de la musique. Depuis je n’ai jamais appris la musique. Parfois je me dis qu’il aurait fallu que je persiste un peu pour me sentir plus professionnelle aujourd’hui et avoir plus d’assurance, mais je sais que le conservatoire n’était pas une école pour moi. Je suis toutefois reconnaissante qu’on m’y ai inscrite pour comprendre que ce n’était pas ainsi que j’allais faire de la musique.

Ma passion pour le chant a dans tous les cas rapidement pris le dessus sur la pratique du saxophone. Le chant, c’est l’instrument le plus naturel qui soit et je déteste qu’on dise « je chante depuis que je suis née », c’est ridicule. Mais je dirais que j’essaye de chanter depuis que j’ai des cordes vocales. « Chanter pour moi c’est un besoin physique » disait Janis Joplin. Pareil.

J’avais alors stoppé toute pratique d’un instrument. Puis j’ai composé mon premier titre par un jour de tristesse en entendant la pluie tomber sur le Velux de ma chambre d’adolescente désespérée, et je me suis dit « cette chanson est nulle a capella ». C’est comme ça que l’on m’a prêté une petite Yamaha acoustique pour apprendre l’instrument qui allait me suivre presque partout jusqu’aujourd’hui et que j’ai remplacé par ma Telecaster électrique qui ne m’a pas quittée depuis. »

Ton premier groupe, The Tinun’s, s’est formé au collège. À quoi ressemble la vie d’un groupe de garage quand on est une ado ?

Juliette Richards The Tinun's Le Havre

Crédit photo : Visual Body

« Pour monter The Tinun’s j’ai d’abord rencontré Justine en primaire. On a décidé de monter le groupe quelque temps plus tard lorsque cette idée de faire des chansons m’obsédait. Justine a pris sa Takamine et moi ma Yamaha pourrie. On a fait des chansons ensemble, puis j’ai rencontré sa cousine Candice. On a directement accroché. Je ne sais plus dans quel sens les choses se sont passées en tout cas on a fini par répéter au fort de Tourneville ensemble… il y a 11 ans.

On a eu l’occasion de faire plusieurs disques home made dont on rit pas mal en les réécoutant aujourd’hui, mais en tout cas on s’est fait une bonne expérience. Notre premier album qu’on assume presque est sorti en 2010. Il a séduit un éditeur qui a eu la bonté de nous tendre la main pour que l’on sorte quatre ans plus tard notre premier EP assumé. Puisqu’on avait imprimé la pochette du tout premier disque depuis notre imprimante de bureau, disons que le dernier est un aboutissement dont on a notre petite fierté, celle d’un parcours dans lequel on apprend. La fierté d’avoir notre dernier disque tout propre dans les mains : on sait qu’il ne s’est pas créé par l’opération du Saint Esprit. Le pire c’est quand on l’a fait presser en vinyle. C’était la consécration.

Puis j’ai rencontré Baptiste, le batteur de Golden Gloss and The Cannon, au lycée Claude Monet. Il cherchait une chanteuse ou un chanteur pour son groupe. Pour moi The Tinun’s était primordial et passait toujours en premier. J’ai d’abord refusé la proposition de Baptiste par fidélité et ensuite je suis allée tendre une oreille curieuse lors d’une répétition. J’ai adoré. La répétition suivante j’avais des paroles et une mélodie sur une chanson et c’était parti. Je me suis rendu compte que je ne voulais pas me priver en musique de mon besoin physique principal : chanter. C’est ainsi que ma polygamie musicale a démarré, bien qu’au départ je prenais The Tinun’s bien plus au sérieux. J’allais surtout en répétition pour boire des Koenigsbier et me défouler en sortant des cours, sans me poser de questions. »

Au cours de tes études supérieures, l’occasion s’est présentée pour toi de choisir entre la voie rangée du diplôme et tenter ta chance à Paris pour vivre de ta passion. Qu’est-ce qui t’as poussé à prendre le risque de vivre une vie de bohème ?

Juliette Richards 13th Procession Le Havre

Crédit photo : Jade Bailleul

« J’ai fait une licence d’Anglais. J’ai choisi ce domaine par facilité parce que mon bulletin en anglais était bon et que parler cette langue est pour moi un réel plaisir. Mes chansons étaient et sont encore en anglais. J’ai aussi choisi la fac, l’endroit scolaire le plus libre. On ne me ferait pas trop chier et on me permettrait de partir en Erasmus. Je prends.

C’est au cours de ma licence que Baptiste, le guitariste de Golden Gloss and The Cannon, et moi, on a commencé 13th Procession. Il a composé Folk Song et on a échangé par internet pour arranger cette chanson. Je crois que j’ai écrit ma partie chant dans ma chambre d’étudiante en Angleterre. C’est en rentrant que je me suis rendue compte qu’un parcours d’étudiante et ce désir ardent de faire de la musique n’allaient pas ensemble. Je bossais sur mes cours la semaine et le samedi répétition toute la journée. N’aimant pas entamer quelque chose sans l’aboutir, je comptais bien faire quelque chose de toute cette musique.

C’est en rentrant que j’ai commencé le spectacle Toxic de la compagnie Akté. En terminant ma licence, étudiante, chanteuse fois trois, j’allais composer la musique d’un spectacle dans lequel je jouais. C’est ce spectacle qui m’a permis de choisir entre le statut d’intermittente du spectacle ou un master en traduction qui aurait pu m’ouvrir les portes de l’Australie. Ce choix ne fut pas simple mais au moins il s’est présenté. Pour moi, mes études sans le master ne m’apporteraient rien et l’Australie était une obsession. L’appui parental et amical que j’ai eu a beaucoup compté pour me faire choisir. J’ai quitté le nid familial du Havre pour un nid en haut d’une tour à Paris. Cette autonomie me comblait de joie.

J’ai choisi Paris pour rejoindre Candice en premier lieu. Pour répéter et jouer le plus possible la musique qui me constituait. De plus il y avait Baptiste au bout de ma rue. C’est ici qu’on a donné le nom de 13th Procession au projet qu’on ne nommait d’abord pas. J’y ai rencontré mon éditeur qui m’a beaucoup aidé et appuyé. On a tous notre raison de passer par Paris et j’ai eu les miennes. J’adorais et j’adore toujours cette ville. Le statut d’intermittente du spectacle ne durant pas pour toujours, je l’ai perdu et j’ai postulé en tant que serveuse. J’ai fini par partir parce que mon porte monnaie de musicienne serveuse ne me permettait plus de payer mon loyer. Aujourd’hui mon porte monnaie a toujours des trous mais je paye mon loyer. Je suis toujours serveuse de temps en temps pour un patron bien plus sympathique, sans jamais oublier la raison pour laquelle j’ai quitté l’université. »

Ton expérience à Paris t’as donné le goût du voyage et t’as permis d’exporter la musique de tes groupes hors du Havre. Raconte nous un peu ton road trip à travers toute l’Angleterre.

Juliette Richards Golden Gloss And The Cannon Le Havre

Crédit photo : Mathieu Olingue

« Ce n’est pas tant Paris qui m’a permis d’exporter ma musique mais surtout Le Havre dans un premier temps. J’ai été contactée pour participer au fameux anniversaire de la ville, ce qui m’a permis de partir en résidence. J’ai passé une nuit à écrire un énorme document pour exposer ce que j’aimerais faire de ma résidence et expliquer pourquoi je voulais faire de ma passion un projet qui a du sens. J’ai su rapidement que je ne souhaitais pas partir seule tel qu’on me le proposais et j’ai décidé de monter une petite tournée pour The Tinun’s dans un premier temps. Il était important pour moi que l’on parte ensemble pour emmener ce projet autre part. On a fait cette tournée et en rentrant on a joué en acoustique dans un petit disquaire de Paris. On y a rencontré un journaliste de Manchester qui nous a parlé du festival Sound City de Liverpool. Il aimait notre musique et pensait qu’on aurait notre place au festival. Cette fois merci  Paris pour la rencontre.

The Tinun’s joue alors au festival Sound City en mai. Je suis ensuite seule pour une semaine de formation et une semaine de  cette résidence qui continue au sens propre : partir pour écrire, composer, jouer, rencontrer. Et surtout s’inspirer du merveilleux sentiment de solitude que l’on a loin de son petit monde douillet. Faire le point. Réfléchir et rentrer forte d’une expérience. Baptiste m’a rejoint pour la fin de cette résidence. On a eu une semaine pour transformer notre intime 13th Procession en un petit orchestre au studio Parr Street. On a composé et écrit des chansons que l’on a mises sur bande en comptant sur le talent précieux de musiciens que l’on a eu la chance de rencontrer entre Manchester et Liverpool. Une expérience riche de cette amitié musicale naissant sans le moindre mot. On aimerait monter en 2017 une tournée France Angleterre : un batteur en or et un bassiste hors pair pour accompagner nos chansons sur la route. »

The Tinun’s a été sélectionné pour tourner le clip de Tour-Réservoir au fond d’une piscine, et tu as tourné un clip dans l’appartement témoin Perret pour 13th Procession. Quelques anecdotes au sujet de ces projets géniaux ?

Juliette Richards The Tinun's Tour-Réservoir Le Havre

Crédit photo : Tour-Réservoir

« Ce clip pour The Tinun’s m’a fait prendre conscience de ma peur paralysante de l’eau. Ce fut pour ma part un échec total et pourtant l’idée de tourner un clip dans une piscine remplie m’enchantait. Je ne croyais en aucun cas paniquer dans l’eau et encore moins dans une piscine. Maintenant je le sais, la natation synchronisée si jamais j’abandonne la musique, c’est pas une bonne idée.

Il faut dire que rien n’était simple. Il fallait aller sous l’eau dans une superbe robe de mariée que notre copine Jade Bailleul utilise dans ses propres séances pour la beauté de l’ondulation. Robe qu’on ne suppose pas si lourde hors de l’eau. Il fallait bien ouvrir les yeux, voir sous l’eau, pour se mettre en position. Sans respirer bien entendu. Le tout tourné dans la panique donne finalement un clip dont l’esthétique coupe le souffle et qui ne manque pas de toupet. Une talentueuse équipe. Sans parler de Justine et Candice qui ont probablement des écailles quelque part pour s’en sortir si bien sous l’eau.

Pour le clip live de 13th Procession on a choisi ce lieu unique et emblématique qu’est l’appartement témoin Perret parce qu’il correspondait bien. C’est un lieu intime et qui traverse le temps. Un lieu qui fait partie de l’histoire et de notre patrimoine. Impérissable. Éternel. Comme l’est le style de musique que l’on joue. La Folk traverse le temps un peu comme le Rock. C’est une musique que l’on joue encore parce qu’elle ne prend pas une ride. »

Ta vision du Havre a changé depuis ton retour il y a quelques mois. Comment s’oriente ta carrière à présent ?

Juliette Richards Golden Gloss And The Cannon Le Havre

Crédit photo : Wobadé

« Le Havre était pour moi la ville dans laquelle j’ai passé mon enfance et mon adolescence. J’habitais en ville haute et j’avais l’impression que Le Havre était une ville morne qui ne vit pas. Une ville trop petite pour se noyer dans la masse. J’étais surtout obnubilée par Paris. J’aimais le fait qu’il s’y passe mille choses et qu’on ne soit qu’une personne parmi un tas de personnes. Aujourd’hui j’ai mon appartement ici et j’ai la mer. C’est une chance incroyable. Je profite de tout ce qu’il y a de beau ici et je me rend compte de tout ce qu’on peut faire. Beaucoup de musique, un peu de Paulaner, beaucoup de Jupiler, le cri de la mouette le matin, marcher pour aller quelque part.

J’ai eu cette idée pendant ma période seule en résidence de créer de la rythmique en partant de sons pris sur le port et dans la rue entre Liverpool et Le Havre, pour ensuite les mettre sur des chansons que je composerais spécialement pour ce projet. Cela m’a permis de me rendre compte d’une part qu’il m’était possible de me débrouiller et d’autre part qu’il me fallait m’émanciper. Accepter de faire de la musique toute seule quand ce n’est pas possible pour The Tinun’s en tant qu’entité. J’ai compris que pour cela il fallait que je m’approprie mes chansons comme pour me sortir d’une dépendance. J’ai alors mis un nom sur le projet qui prend pour l’instant forme en live sans rythmique : White Velvet. L’idée est de pouvoir jouer seule mais pas nécessairement pour toujours, car c’est pas super marrant la solitude sur un plateau. J’ai en tout cas besoin de passer par cette étape d’autonomie.

Il y a aussi le nouveau projet de la compagnie Akté « L’île aux Esclaves » de Marivaux pour lequel Maxime et moi composons ensemble la musique et dans lequel nous jouerons. On est en train de chercher et de composer. C’est super excitant de faire partie d’une troupe de théâtre du côté musicien au plateau et de composer en fonction d’une histoire bien précise qui n’est pas la sienne. J’ai plutôt l’habitude de parler de mon histoire dans mes chansons. Je n’ai jamais fait dans la chanson militante qui parle du monde qui m’entoure bien qu’il soit terriblement effrayant. C’est un peu pour Maxime et moi un saut dans le vide. Sauf qu’on a un élastique et qu’on a juste la sensation du lâché prise.

Prochaine date pour 13th Procession samedi 19 novembre au Loc, Fécamp. Pour ce qui est de L’île aux Esclaves on joue le 9 février, Dieppe. Pour Le Havre il faut attendre encore un peu on joue du 15 au 17 mars au Volcan. »

Merci Juliette !


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Juliette Richards Golden Gloss And The Cannon Le Havre

Crédit photo : Anthony R.

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