Portrait #09 : plongée parmi les espèces marines graphiques de Teuthis

portrait-teuthisCe fût en marchant précipitamment au détour d’un immeuble que l’on remarqua pour la première fois cette présence inhabituelle sur ce mur. Encore à l’époque peu curieux, nous faisions de beaux et parfaits ignorants au sujet de la culture urbaine du Havre, mais à force de passer devant ce mur et de connaître le coin, nous ne pouvions que remarquer cette oeuvre murale détonante. Qu’était-ce donc ce foutu insecte aux airs de cigale armée de missiles  sous ses ailes ? Nous n’en avions strictement aucune idée, mais nous étions ravis que quelqu’un ait pris l’initiative d’embellir ce recoin aux effluves nauséabondes et jaunâtres que les champions de la déconne ont l’habitude de surnommer d’un rire arriéré « la pissotière », pour y croiser fièrement leurs effusions d’urine chaque weekend. Cet étrange coléoptère, portant le nom barbare de Goliathus goliatus, était sans que nous ne le sachions notre première rencontre du règne animal marin d’un nouveau genre venu apporter de la couleurs aux murs les plus dépouillés de la ville. À notre grand désarroi, Goliathus a rapidement disparu, mais d’autres hybrides au design minéral firent progressivement leur apparition. Derrière ces espèces animales graphiques, faisant pour la plupart écho au monde marin, se cache un artiste qui depuis près de quatre ans colle ses œuvres en ville avec ses potes du collectif L2A Family. Un artiste qui nous donne l’envie d’enfiler un scaphandre pour explorer les profondeurs abyssales et mystérieuses de l’océan, pour peu que l’on ait lu l’oeuvre de Jules Verne. Alors, afin d’immortaliser notre fascination pour ces hippocampes et ces nautiles bien plus séduisants que nature, nous avons sorti notre périscope pour nous immerger dans l’univers marin et naturaliste de Teuthis, cet illustrateur qui nous rappelle qu’à l’attrait graphique du street art peut s’allier une pédagogie scientifique. Rencontre à vingt mille lieux sous la Manche.


Teuthis,

Raconte nous comment ton parcours a donné naissance à ce pseudonyme.

« Je dessine depuis mes plus lointains souvenirs. J’ai débuté le graffiti en 2003, sous le pseudonyme Nawek, en réalisant essentiellement des personnages dans les terrains vagues du Havre. Avec mes études d’océanographie (oscillant entre Paris, Roscoff et l’Australie), j’ai fait une pause picturale par manque de temps et de stabilité. À mon retour en 2012, j’ai repris intensivement l’illustration à l’encre, puis l’affichage en ville grâce à l’impulsion du collectif L2A. Avec mon univers définitivement naturaliste et principalement marin, j’ai choisi un pseudonyme plus cohérent : Teuthis, pour « calmar » en grec ancien, utilisé dans le nom scientifique de nombreuses espèces et se référant à une déesse marine archaïque. »

Teuthis Le Havre

Nautilus pompilius

Tu as pas mal voyagé lors de tes études, et pourtant tu continues à puiser ton inspiration au Havre. En quoi la ville a progressivement servi d’incubateur à ton univers marin ?

« J’ai grandi à proximité des quais havrais, en passant une grande partie de mon temps à pêcher, à observer la faune marine locale, d’où mon intérêt pour ce sujet. Je me suis toujours intéressé aux vieux livres naturalistes et j’ai été particulièrement marqué pendant mon enfance par les illustrations de l’explorateur Charles Alexandre Lesueur. Ses travaux d’une grande précision, notamment sur les méduses et les animaux australiens, sont présentés depuis toujours au muséum d’histoire naturelle du Havre. D’autre part, inconsciemment, les teintes des galets de la plage, du béton de Perret et des falaises de la Hève ont peut-être influencé mon goût pour les gris nuancés, ma principale palette de couleurs. »

Tes études d’océanographie t’ont permis d’ajouter une rigueur scientifique à ta créativité. Comment procèdes-tu lors de la réalisation d’une espèce, de son choix à son affichage ?

« Je choisis toujours mes sujets selon l’esthétique et les enjeux graphiques (structure d’une carapace, trame d’écailles, courbes d’un scaphandre, etc.), en me basant sur des photographies, des illustrations et des descriptions scientifiques. Cela me permet d’obtenir la forme la plus déployée et précise possible. J’ajoute ensuite une touche graphique, sous forme de lignes géométriques et de cassures, pour donner du dynamisme et de la profondeur. Pour finir, je réalise à l’encre les aplats de couleurs, les contours et la texture tramée. Une fois l’illustration terminée, je passe à la phase affichage, qui est une tout autre démarche. Je sélectionne un mur adapté en ville (emplacement, couleur, texture, etc.), j’en prends les mesures, je scanne le dessin en haute définition pour pouvoir l’agrandir par impression numérique sur des lais de papier au format du mur, puis je le colle, le plus souvent avec l’aide précieuse des L2A. »

Teuthis Le Havre

Chrysaora hysoscella

Le caractère scientifique et naturaliste de tes illustrations leur donne de facto une dimension pédagogique. Comment parviens-tu à allier cette pédagogie au street art ?

« Mes illustrations sont directement inspirées des formes que l’on trouve dans la nature, j’y ajoute seulement un aspect graphique. Mais je tente de garder au maximum une rigueur scientifique en réalisant toujours des vues latérales ou dorsales, avec toutes les parties intéressantes de l’animal visibles, en utilisant les codes du dessin naturaliste. Le plus souvent, je réalise des séries d’espèces proches pour faire de l’anatomie comparée lorsqu’elles sont mises en parallèle. Ce travail d’illustration constitue 95% du travail. Le côté affichage, plus spontané et rapide, me permet d’aller plus loin en imposant l’esthétique de la nature aux passants. »

Le street art est en pleine effervescence mondiale alors que la Ville a toujours la tendance à vouloir l’abriter pour garder ses rues immaculées, au risque de dénaturaliser son caractère éphémère. Comment t’es tu adapté à ces conditions restrictives ?

« Il y a deux aspects de mon travail bien distincts. D’une part l’illustration à l’encre, qui a sa place en lieu fermé, et d’autre part l’affiche, qui a sa place en lieu ouvert. Ce deuxième aspect pose évidemment des soucis au service propreté de la Ville, plutôt efficace au Havre. L’utilisation de l’affiche, outre le fait d’être rapide à la pose, me permet de limiter la dégradation de l’espace urbain et donc d’être peut-être plus accepté par la ville (mes dernières productions sont restées assez longtemps en place). Depuis peu, je crois que le service culturel commence à prendre conscience de l’importance de la valorisation des artistes urbains. Par exemple, la Ville a permis aux artistes de l’association des Amarts d’investir une friche dans le quartier Danton, mais il y a encore du chemin à faire, notamment au niveau de l’expression libre. Il y a 10 ans, il existait des murs autorisés en ville où les artistes prenaient le temps de réaliser de belles pièces, aujourd’hui il n’y en a plus… »

Teuthis Le Havre

Homarus gammarus

Cherbourg, La Rochelle, Brest, Saint-Malo… toutes les grandes villes ayant les pieds dans l’eau ont leur musée de la mer, sauf Le Havre qui, paradoxalement, se dit résolument tournée vers l’océan. Quelles opportunités pourraient s’offrir à la ville si elle bâtissait son propre musée ?

« Avec la réserve naturelle de l’estuaire, la biodiversité de la baie de Seine et l’importance du port du Havre, c’est vrai qu’un musée de la mer aurait complètement sa place ici. J’y verrais un endroit où collaborer avec des projets artistiques en lien avec les expositions, et pourquoi pas des projets pédagogiques. Je sais que la cité de la mer de Cherbourg propose ce genre de chose, je devrais peut-être les contacter… Cela dit, le muséum d’histoire naturelle du Havre m’a permis ce genre de démarche à petite échelle ce mois-ci, avec pourquoi pas des perspectives plus conséquentes à l’avenir, affaire à suivre ! »

Où pourront-nous voir l’apparition de tes nouvelles espèces ?

« Je me consacre actuellement à 100% à ma prochaine exposition solo qui aura lieu courant 2017, à la galerie Hamon, où j’aborderai le thème des abysses. Avec les illustrations que j’accumule, une grande vague d’affichage devrait arriver cet hiver au Havre et à Paris… En ce qui concerne les festivités pour les 500 ans du Havre, je n’ai pas été sollicité. Cependant, je songe réaliser quelques idées sur murs, indépendamment des financements et des autorisations de la municipalité, histoire de rendre hommage à ma ville de cœur. »

Merci Teuthis !


Vous pouvez retrouver la vision graphique du monde sous-marin de Teuthis au Museum d’histoire naturelle pour le parcours d’art urbain Are You Graffing ? jusqu’au 31 décembre, et vous pouvez partir à la chasse aux nouvelles espèces grâce aux coordonnées fournies sur sa page Facebook à chaque nouvelle apparition. Vous pouvez également faire l’acquisition de ses œuvres à la Galerie Hamon, voire de ses stickers si vous voulez embellir votre frigo. Un Phyllopteryx taeniolatus, ça déchire quand même plus qu’un poisson rouge.

Page Facebook de Teuthis

Point de vente : Galerie Hamon (originaux, digigraphies numérotées et signées, stickers)

Contact : teuthis.l2a@gmail.com

Crédit photo : Teuthis

Teuthis Le Havre

Goliathus goliatus

Teuthis Le Havre

Phyllopteryx taeniolatus

Teuthis Le Havre

Xenophrys polychromatica

Teuthis Le Havre

Sous-marin « Le Nautilus »

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