Le patrimoine havrais est-il compatible avec le commerce de proximité ? (2/3)

2005. Le Havre intègre le patrimoine mondial de l’UNESCO. La ville finit enfin par se trouver une identité et l’héritage de Perret allait porter ses fruits. Justice était faite. Une belle réussite censée redorer le blason havrais et amener des foules de curieux. Une décennie plus tard, qui peut expliquer à un touriste pourquoi le centre d’une ville à l’architecture classée et ouverte sur le monde soit déserté et vidé de ses commerces ? Il s’offrira tout excité un tour de la ville sur le dos de Bee, notre nouvelle mascotte, puis s’enfuira vers la capitale déçu de ne pas avoir pu s’offrir une boule à neige du Perret. Voilà un paradoxe aberrant pour notre ville au potentiel si fort et si près d’être libéré. Et si le classement du nouveau Havre au patrimoine mondial avait, sans le savoir, profité aux investisseurs au détriment de nos commerces ? Retour sur les grains de sable qui bloquent les rouages du commerce havrais.


LA CONFIGURATION URBAINE DE LA VILLE EST-ELLE PROPICE À L’AFFLUENCE CHEZ LES COMMERÇANTS ?

fermeture commerces le havre

Le Havre n’a peut-être plus le charme des colombages ni les pavés des rues rouennaises, mais elle a le mérite d’être efficace dans sa configuration orthogonale. La circulation est fluide et on ne connaissait pas – feu les souterrains – les bouchons, contrairement à notre sœur normande renommée pour son cauchemar automobiliste. Par habitude, les havrais se sont attachés à leur voiture. Pourtant, un havrais derrière son volant ne déambule pas à pied dans le centre puisqu’il va logiquement favoriser le transport le plus rapide. Le Local Shop, situé à l’angle stratégique de la rue Voltaire et de la rue de Paris, nous explique bien que de nombreux clients ont repéré leur boutique en bagnole et sont venus plus tard à pied pour la découvrir. Hélas, le privilège de voir sa boutique bien placée peut s’avérer inutile puisque les havrais ne s’arrêtent plus en centre-ville faire leurs emplettes, dissuadés par la nette augmentation des tarifs de stationnement qui prends des airs de vente aux enchères.

Ainsi, les consommateurs ratent de plus en plus la découverte d’une boutique au gré d’une promenade et se privent de bonnes surprises, d’autant que notre New-York des années 50 manque de voies piétonnes propices à la consommation. Les boutiques moins visibles doivent donc compter sur elles-même et ruser pour attirer les clients. Comme parmi d’autres, la rue Victor Hugo pourrait être entièrement fermée à la circulation afin d’agrandir le réseau de rues piétonnes déjà existant et d’aboutir à la fourmilière que tout centre-ville mérite. Une mesure largement réalisable grâce à la simplicité du cadastre havrais, si seulement elle était accompagnée d’une remise en question de la politique de stationnement d’une mairie un peu plus volontariste puisque non, le commerce n’est pas « qu’une affaires de commerçants ». Mais un commerçant peut bien bénéficier d’un stationnement gratuit, de rues piétonnes, d’une bonne conjoncture et d’un trafic affluent, rien ne changera, puisqu’il n’a pas le luxe de s’offrir les loyers démesurés du centre-ville.

DES PRIX DE LOCATION MÉGALOS QUI ENTRETIENNENT LE NAUFRAGE COMMERCIAL

Le Havre s’illustre par ses taxes foncières et d’habitations surgonflées qui réduisent le pouvoir d’achat de ses habitants mais aussi par des taxes professionnelles qui compliquent la marge de manœuvre de ses commerçants. Réalité d’une politique s’acharnant à dépecer les porte-feuilles des havrais plutôt qu’à compter sur l’attractivité de nos commerces à mesure que les habitants se font de moins en moins nombreux, ce n’est pourtant qu’un détail à côté de ce qui suit.

On laisse penser que 90 % de l’immobilier de la place de l’Hôtel de Ville et ses alentours, dont la majorité du Perret, est possédé par une poignée de propriétaires. Des propriétaires qui, s’il est utile de le préciser, ont hérité des biens de leurs aïeux d’après-guerre dont la valeur a décuplé et les propulsant dans le cercle des familles les plus aisées de France. Malgré quelques autres propriétaires isolés au patrimoine immobilier plus modeste et qui suivent sensiblement le marché, ces grandes famille de l’arbre généalogique havrais elles n’hésitent pas à placer leurs loyers à une altitude stratosphérique, qui dans le pire des cas pourraient paraît-il atteindre deux fois leur valeur du marché. Depuis plusieurs mois, nous avons échangé avec des commerçants et de nouveaux entrepreneurs cherchant à s’installer. Tous s’accordent sur le cauchemar pour trouver un local au prix répondant à sa valeur réelle, malgré tous ceux disponibles dans le centre. Les offres faites par les intéressés sont chaque fois déclinées unes à unes, les propriétaires refusant catégoriquement de baisser les loyers afin de maintenir des taux de marge astronomiques.

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D‘où peut naître une telle obstination à refuser de descendre les prix ? Pour laisser les élites du Boulevard Haussmann s’installer ou faire de la place de l’Hôtel de Ville une nouvelle place Vendôme ? Non, Le Havre n’est pas la capitale et n’a pour l’instant de « Grand Paris » que le nom. Mettons nous alors une seconde dans la tête de ces poids lourds de la finance : pourquoi se résigner à baisser le loyer puisque, de toute façon, l’immeuble classé est lui-même un investissement colossal rentabilisé depuis des générations ? Certes, on peut leur accorder que c’est bien plus rentable que le livret A. En admettant qu’ils résident toujours au Havre, pourquoi ces investisseurs, ne semblent-ils pas se préoccuper de la santé économique de leur ville natale ? Remettre la viabilité de l’économie de proximité au premier plan s’impose pourtant comme une concession qui à terme pourrait s’avérer encore plus prolifique pour eux : louer à prix plus modéré serait évidemment plus rentable que ne pas louer du tout et permettrait au Havre de retrouver un souffle économique. Un souffle dont les retombées s’appliqueraient pourtant à la valeur ajoutée du centre-ville lui-même. A priori non, la facilité semble trop tentante en faisant fermer un commerce incapable de payer plutôt que de baisser la quittance. En réponse à un tel refus frôlant l’irrationnel, les agences immobilières qui font office d’intermédiaire clé, peuvent-elle malgré la décision finale de leur client pousser certains leviers pour éviter les abus ? A l’inverse, si le propriétaire peut librement afficher un tel déni du marché, quels changements juridiques devraient pouvoir s’appliquer pour limiter l’entrave à l’économie de la ville ? Si seulement un semblant de concurrence pouvait s’installer entre ces investisseurs magnanimes, une sueur froide pourrait les pousser à bouger un orteil ; mais il suffit de comparer une surface équivalente appartenant à chacun, toutes deux installées à proximité, pour constater une étrange similitude de prix. Surprenant ?

LES INSTANCES POLITIQUES SONT-ELLES DÉSINTÉRESSÉES OU ONT-ELLES LES MAINS LIÉES ?

C‘est ainsi que Le Havre se retrouve à afficher des prix de location au mètre carré concurrençant ceux de Lille ou Lyon, qui ne sont même pas aussi restrictives dans l’attribution de leurs locaux. Le Havre est bien loin de pouvoir se permettre ce vice. Ces petits arrangements non officiels ont de quoi décourager les enseignes impuissantes qui finissent par plier bagages. Seuls les gérants ayant un bon fond de commerce réparti sur plusieurs surfaces et bénéficiant d’assez de capitaux – en outre les chaînes commerciales – peuvent se permettre de lâcher une liasse conséquente pour payer une redevance qui crève le plafond d’un Perret. Comble de l’histoire, certains proprios iront jusqu’à déguiser la misère en exposant des artistes dans leurs locaux vides, histoire de se faire oublier. Alors même s’il a beau aimer notre ville, rien n’encourage un commerçant à s’installer. Même chose pour les consommateurs qui, lassés de cette situation qui ne cesse de se dégrader, sont tentés de contribuer à l’exode havrais.

Alors que la courbe démographique du Havre s’inverse enfin depuis des années, qu’attendent nos politiques pour saisir cette opportunité et s’atteler au sevrage des havraises privées de shopping ? Spectatrice de cette guerre asymétrique entre petits et grands, et pourtant bien consciente du malaise de ses commerces, la mairie continue d’appliquer sa politique libérale. Elle bénéficie pourtant de son droit de préhension, qui consiste à racheter des murs non loués ou invendus au bout d’un certain temps pour ensuite les louer à un prix attractif. La manœuvre évite ainsi que le bien tourne en friche indéfiniment, comme l’a vécu ce pauvre Caroline racheté pour 1 malheureux euro il y a quelques mois. Constituant néanmoins une forme d’avertissement envers les propriétaires trop gourmands, cette mesure demeure irrationnelle malgré la perspective tentante de voir les trésoriers s’affoler : comment est-il possible financièrement de récupérer ne serait-ce que la moitié des sépultures de ce cimetière urbain ? Plus que jamais, la CCI et le navire de guerre politique qu’est la CODAH doivent réagir pour remplir l’ultime défi économique que sont les 500 ans du Havre. Dans le cas contraire, il se pourrait que nous passions finalement pour les touristes que nous attendons tous.


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La semaine prochaine, on clôturera cette trilogie en beauté en se lâchant sur les zones commerciales qui drainent et vident de toute substance l’activité économique de la région havraise.

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Vos réactions sur “Le patrimoine havrais est-il compatible avec le commerce de proximité ? (2/3)

  1. Je suis un havrais résident en centre ville qui constate effectivement la détérioration de la ville au niveau des commerces mais aussi de la propreté ( herbes folles , bouteilles vides etc . . .).
    La mairie ne peut pas faire grand chose sur le montant des loyers mais si le foncier baissait de manière sensible cela ramènerait des habitants dans le centre-ville donc plus d animation et inciterait peut être des commerçants à s implanter .

Et vous, vous en pensez quoi ?