L’Université du Havre sur le point d’obtenir son diplôme d’attractivité ?

Comment donner une perspective au Havre sans comprendre sa jeunesse, ses atouts et ses difficultés ? Depuis quelques temps déjà, on se demandait comment notre université pourrait exploiter son potentiel et contribuer à redorer la réputation du Havre. Pour apaiser notre point de vue de havrais renfrognés plein d’a priori, on s’est alors décidé à mettre un coup de projecteur sur le rôle déterminant de notre charmante dame de briques rouges coincée entre les chemins de fer et la foire d’automne. Un coup de fil plus tard et nous rencontrions M. Pascal Reghem, président de l’Université du Havre. Nous le remercions chaleureusement d’avoir accepté de mener cet entretien à bâtons rompus, pour nous éclairer de l’intérieur sur les défis que doit relever l’enseignement supérieur havrais.


DES IDÉES REÇUES A LA RÉALITÉ

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Il faut admettre, pour y avoir mis les pieds quelques années, que l’université nous paraissait jusqu’ici à l’image de la ville : peu populaire, une communication quasi clandestine, une incapacité à se vendre pour attirer les étudiants et encore moins une habileté à les garder chez nous. Il s’avère que, dès sa création en 1984, l’Université du Havre a rapidement su s’intégrer dans le trio normand Rouen – Caen – Le Havre, malgré sa taille modeste et son jeune âge.

Il fût vite compris que la clé pour se démarquer de ses sœurs et se tailler sa part du gâteau dans la compétition normande, était de jouer sur les atouts de la ville puis sur son ouverture sur le monde. Il était indispensable que l’université du Havre, en manque de ressources, propose ses propres spécialités. Une question subsiste alors : la fac doit-elle se diversifier pour élargir son champ d’attraction, ou doit-elle créer ses propres formations élitistes pour se détacher du lot ?

L‘université, dont la création fût précipitée par les poids lourds de l’industrie, s’élança alors sur ce domaine et son environnement portuaire. Il fût donc tout naturel de miser sur son identité maritime en proposant par exemple des formations en génie civil portuaire ou en écotoxicologie aquatique. Elle sera tout de même la première à mettre en place un master de création littéraire. Nul besoin donc d’une fac de médecine ultra populaire comme levier permettant de drainer en masse les jeunes rêveurs en quête de gloire, biberonnés aux séries médicales.


LES FREINS D’UNE JEUNE UNIVERSITÉ AMBITIEUSE

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Bien que la démographie du Havre soit continuellement en baisse – en cause, des âmes aveuglées par les promesses verdurées des limbes cauchoises – son université elle, continue d’attirer en moyenne 250 étudiants supplémentaires par an. Un chiffre surprenant et encourageant mais qui ne contribue nullement à grossir l’enveloppe attribuée à l’université. Les ressources sont insuffisantes pour les ambitions du campus pourtant sorti d’une période déficitaire et dont les moyens nécessaires à financer la masse salariale sont extrêmement contraints. Conséquence désastreuse, les dépenses de masse salariale ont donc été réduites drastiquement, expliquant entre autres les horaires peu tardifs – pourtant tant réclamés – de l’ensemble des espaces d’une bibliothèque qui, bien loin de ses réelles capacités, fait en attendant office d’oeuvre d’art. Comment alors permettre à la fac de briser ses chaînes et d’exploiter son vrai potentiel ?

La situation de la ville elle-même pèse dans la balance. Comment continuer à attirer des étudiants dans une ville à la réputation toujours peu flatteuse, enclavée géographiquement et dont les lignes de transport la reliant à l’ensemble du territoire sont toujours limitées ? Le marché de l’emploi en ville lui reste toujours croupissant : l’offre dans le secteur tertiaire est quasi inexistante, ce qui pousse inexorablement les étudiants à fuir vers d’autres villes une fois leur diplôme en poche. Il n’existe tout simplement pas d’arguments pour convaincre un diplômé du tertiaire de rester durablement au Havre. Bye bye les étudiants en droit et en langues. Une popularité grandissante de l’université permettrait probablement de créer des réseaux professionnels et d’attirer les indispensables sièges sociaux et les cadres qui y travailleront.

L‘université elle-même rencontre ses propres problèmes locaux. Comme l’ensemble de l’enseignement supérieur havrais, les 3 pôles universitaire sont disséminés entre Lebon, Caucriauville et Frissard. Cet éparpillement géographique entraîne un manque d’interaction entre les différentes écoles qui cultivent leur indépendance et boudent l’entraide. La question du logement est tout autant problématique, avec une cité-conteneurs au concept novateur mais à l’emplacement absurde. Une décision précipitée et impardonnable qui exile sur le port les étudiants un minimum motivés pour sortir.

Comme les vieux râleurs du Perret, la fac souffre également de ses propres problèmes de voisinage. La foire collée au site Lebon constitue une aberration avec sa sono assourdissante, ses odeurs de friture et les cris dégénérés venant des manèges. La question se pose également avec le marché du samedi qui parasite lui aussi le site, le laissant chaque week-end dans un état de salissure déplorable. Tant de négligences qui laissent aux étudiants le sentiment de ne pas être suffisamment considérés.


LA RÉUNIFICATION, SOLUTION POUR UN CAMPUS DE GRANDE ENVERGURE ?

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D‘un point de vue administratif, les trois universités de la région se sont unifiées avec la création de Normandie Université, qui permet de donner plus de visibilité à l’international sur les formations proposées chez nous. « Graduate from Normandie Université », ça envoie du pâté !

De plus, consciente de son manque de cohésion géographique, notre université planche sur des solutions en partenariat avec la CODAH pour se sortir de la vase de l’Estuaire. Certains projets se sont déjà concrétisés, avec la construction de l’antenne Sciences Po et du monolithe noir de l’ENSM dominant les docks. L’IUT de Caucriauville devrait descendre près de son petit frère sur le site Frissard et l’École de Management de Normandie pourrait subir le même traitement. Il a également été abordé d’attirer de nouvelles écoles au Havre. Le site Lebon devrait quant à lui être davantage mis en valeur en vue d’un projet de réaménagement paysager, pour oublier la grisaille des voies ferrées et de l’auto-pont.


L’UNIVERSITÉ COMME LOCOMOTIVE DU HAVRE ?

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La réunification géographique et administrative des sites étudiants havrais pourrait constituer la prochaine étape pour redorer le blason havrais. L’image d’un véritable campus poids-lourd de la Normandie, par sa taille et ses cursus, pourraient susciter des vocations chez les étudiants normands, du reste du pays mais également à l’international. Autant de nouveaux consommateurs et d’acteurs plein d’idées qui afflueraient vers notre centre-ville agonisant pour contribuer à sa résurrection. Un vent de fraîcheur qui pourrait, non seulement freiner la baisse de la démographie, mais aussi rajeunir la population. Il faudrait toutefois veiller à ne pas trop isoler les étudiants. Géographiquement d’abord, en leur offrant l’accessibilité du cœur de la ville via des formules de transport adaptées et notamment tardives. Socialement surtout, pour qu’ils se mêlent à la population, s’investissent dans le milieu associatif  et créent des liens indéfectibles.

Enfin, il faudra laisser une chance à la jeunesse, en l’accueillant à bras ouverts, vraiment cette fois. En lui faisant sentir que si elle se laisse surprendre par la ville, tout lui sera possible. Alors seulement elle laissera aussi sa chance au Havre, s’y découvrira, s’y accomplira, y tombera amoureux, en tombera amoureux, et ne voudra jamais en repartir. Car comme la jeunesse, Le Havre a avant tout besoin que l’on croit en elle.

Et vous, vous en pensez quoi ?