Portrait #02 : Thomas Schaettel, un rock havrais

Le Havre et le Rock’n’Roll. Une évidence, une histoire commune, un mélange de valeurs, d’émotions et de revendications partagées.


Crédit photo : Thomas Schaettel

Crédit photo : Thomas Schaettel

Même s’il est d’origine anglo-saxonne, les havrais s’approprient le Rock dès les années 1950. Les amplis grondent, les accords claquent et les groupes se fondent au gré des rencontres, dans la chaleur et l’atmosphère suave des caves et des garages. Des havrais qui ne trouvaient pas le moyen de s’exprimer le peuvent enfin. Comme une catharsis, essentielle à un équilibre social fragile. Certains diront que la crise identitaire qui suivit les destructions de 1944 n’est pas étrangère à l’enracinement si particulier du Rock’n’Roll dans notre ville. La démocratisation des techniques de sonorisation rend pour la première fois ce besoin accessible. De plus, les nombreuses scènes présentent un peu partout en ville à l’époque permettent aux musiciens de jouer en petit comité, de créer du lien avec leur public et d’apprendre à se faire connaître. Certains passeront les frontières du Havre pour s’envoler vers des succès régionaux, nationaux voire au delà. Le tout favorisé par une politique publique qui avait, il faut bien le dire, plus la fibre sociale et musicale qu’aujourd’hui.

Thomas Schaettel est une veille connaissance. Pianiste et havrais d’adoption, il a récemment fondé, avec quelques acolytes, le groupe Thelma & The Goodfellas. Une actualité qui nous a poussé à le retrouver autour d’une bonne bière puis lors d’un concert décoiffant le week end dernier. Portrait d’un saltimbanque professionnel, malade de musique et passionné d’aventures humaines.


En quelques mots, quel est le parcours qui t’a mené jusqu’au Havre ?

« J’ai été appelé en 1991 par Les Roadrunners qui cherchaient un clavier. Ils m’avaient « repéré » grâce à une compilation qui avait été éditée pour l’Officiel du Rock et sur laquelle figurait un titre de mon premier groupe, Euphoric Trapdoor Shoes, que j’avais monté à 14 ans à Laval. Thierry Effray, le bassiste qui s’occupait aussi du management avait vu que je n’étais pas trop loin, musicalement comme géographiquement !« 

Tu es professeur de piano/clavier au CEM (Centre d’Expression Musicale), une véritable institution pour les musiciens havrais. En tant que musicien professionnel, qu’est ce qui te motive à poursuivre ton implication dans cette association ?

« Le CEM, c’est justement le premier endroit où j’ai mis les pieds au Havre, pour rencontrer les Road. A l’époque, c’était surtout des locaux de répé, avec une partie école un peu balbutiante. J’y ai donc répété quelques années, et puis un jour, Pascal Lamy m’a proposé quelques heures en remplacement d’un prof. Je n’étais pas sûr d’avoir la fibre, ni d’en être vraiment capable, et je me suis finalement pris au jeu. C’est une activité que j’aime beaucoup, ça fait partie de mon métier de musicien. Parvenir à transmettre quelque chose à quelqu’un d’autre, c’est très gratifiant. Cela permet aussi de se poser de vraies questions sur ses propres pratiques. Et se retrouver avec trois ados ou six petits dans une classe au retour d’une tournée ou d’un enregistrement, ça permet de garder les pieds sur terre !

Et puis le CEM, c’est une équipe de gens très compétents, bienveillants à l’égard des élèves comme des profs, qui remettent en question la pédagogie et les outils qui s’y rapportent en permanence, d’où son succès, je pense. »

Parle-nous un peu de ton groupe, Thelma & The Goodfellas.

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Crédit photo : Thelma & The Goodfellas

« C’est justement après la mise en route des locaux du Sonic qu’on s’est dit avec Pascal Lamy « c’est quand même dommage d’avoir à disposition un si bel outil et de ne plus avoir de groupe en activité au Havre ! » 

Comme on partage une vraie passion pour la musique black, et que pour ce genre de répertoire, rien ne peut se faire sans un chanteur ou une chanteuse de haute volée, il ne nous a pas fallu longtemps pour penser à Thelma, que nous avions repérée sur la scène locale, et qui nous a fait le plaisir et l’honneur de se joindre à nous. On a embarqué Paxo des City Kids à la batterie, Nico Nouet à la basse puis Jacques Auvergne, mon vieux complice rennais de Santa Cruz, et hop !

L’enjeu est avant tout de mettre à l’honneur la voix de Thelma, ce qui n’est finalement pas si difficile vu le talent de la demoiselle, en s’appuyant tout d’abord sur un répertoire de reprises, et en allant gentiment vers la compo. »

Le Havre était encore il y a 20 ans l’un des viviers du Rock’n’Roll français. Même si les rockeurs sont toujours là, l’atmosphère a un peu changé. Aurais-tu quelques explications à cela ?

« C’est vrai que paradoxalement, Le Havre qui a toujours été une ville qui entretient un rapport très intense et très particulier à la musique a longtemps souffert de ne pas bénéficier d’infrastructures à la hauteur. De ce point de vue, les choses ont changé, avec l’apparition du Sonic, du Tétris, et d’un milieu associatif que je trouve assez vivant.

Mais c’est vrai aussi que cela fait longtemps qu’un groupe havrais n’est pas parvenu à franchir les frontières régionales, (du moins au niveau du rock au sens large, car la scène rap havraise, par exemple, s’exporte visiblement très bien). 

Le rapport du public à la musique a beaucoup changé en 20 ans, et le business aussi. Internet a tout bouleversé, les gens consomment la musique comme n’importe quel autre « produit », culturel ou non, tout un réseau de petits lieux qui permettait à de jeunes groupes de démarrer et de se faire connaître a disparu, bref, je trouve plus compliqué aujourd’hui pour un jeune groupe de pouvoir tout simplement jouer et rencontrer son public. Je ne dis pas forcément que « c’était mieux avant », mais il faut maîtriser beaucoup plus de facteurs, pas forcément liés au simple fait de faire de la musique, pour espérer exister un peu. Cela explique peut-être (un peu) le constat que tu fais. »

Quels projets, en cours ou à inventer, permettraient selon toi de redonner aux Havrais le goût de s’impliquer dans la musique et de faire vivre les groupes locaux ? 

« Encore une fois, je trouve les havrais assez impliqués et interessés par tout ce qui touche à la musique ! Le CEM compte 700 élèves, le Sonic compte au moins 200 groupes en activité, c’est énorme pour une ville de cette importance. Entre la programmation du Tétris, du Sonic, du festival Ouest-park, de petits lieux comme l’Escale, l’offre est là.

J’ai par contre toujours trouvé dommage que les « institutions » ne mettent pas plus en avant le formidable patrimoine musical du havre, même si des initiatives comme Rock in Le Havre s’y essaient. D’autres villes, comme Rennes par exemple, l’ont parfaitement compris et se servent vraiment de la musique comme d’une vitrine. J’ai bon espoir qu’on y parvienne au Havre. »

Rock in Le Havre est un projet de Laury Picard, musicien havrais. Ce passionné de l’histoire du rock havrais s’est fixé pour objectif de collecter et de faire la promotion de toutes les archives afin de raconter ses mutations depuis les années 50 jusqu’à aujourd’hui. Elles sont réunies dans un blog créé en 2012 dont vous trouverez le lien en fin d’article.

Un message à faire passer ?

« En musique, rien ne se serait fait sans métissage, sans échange, sans ouverture aux autres, sans confrontation entre des cultures parfois très éloignées. Je trouve important de s’en souvenir, dans l’époque que nous traversons, et dans cette ville portuaire si ouverte par son histoire et sa situation géographique. »

Merci Thomas


Bref, comme le disait l’ami Hugo, « La musique, c’est du bruit qui pense ».

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Le Facebook de Thelma & The Goodfellas : c’est ici

Pour voir Thomas Schaettel en jeunot avec les Roadrunners : c’est par là

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