Le Street art au Havre, quand la ville s’emmêle les pinceaux

Le Havre, une semaine d’automne. Peut-être avez vous appris la nouvelle, en feuillant le journal devant un café en terrasse Place du Chillou, ou au bureau derrière un écran. Vous avez pu lire que la ville a encore fait parler d’elle, avec un certain don pour la mise en scène. Le service de propreté de la ville aurait effacé un graff du street artiste havrais et renommé JACE, réalisé en collaboration avec Dan23 et la Compagnie des Lapins Bleus. L’occasion pour les Havraisemblables de resituer la place du street art dans les rues du Havre.


 UNE OEUVRE DE MOINS EN VILLE

Un matin de ce mois d’octobre, les élèves du collège Claude Bernard à Bléville, ont eu la surprise de voir disparaître le graff de JACE qui décorait ses murs, effacé « par mégarde » par la brigade anti-tags et les privant d’un instant d’évasion colorée entre deux sonneries. Une oeuvre de street art qui fait maintenant partie du passé, les rouleaux de peinture ayant eu raison des sabres laser.

Une sacré bavure qui souligne un manque de communication et l’ignorance des services publics envers la renommée de l’artiste, dont les oeuvres ont tout de même été choisies pour remplacer les mythiques cadenas du pont des Arts à Paris. La municipalité, qui n’avait pas enregistré l’oeuvre en question, n’a pas su reconnaître sa signature et l’a effacé comme une simple marque de vandalisme. L’acte est la preuve d’un manque d’ouverture artistique émanant des pouvoirs publics, qui par conséquent se sont attirés les foudres des amateurs de street art. Il faut croire que JACE, qui fait partie des graffeurs les plus influents dans le monde, est renommé un peu partout sauf dans sa ville natale.

JACE

Crédit photo : page Facebook de JACE

BOMBES DE PEINTURES VS ROULEAUX MUNICIPAUX

On pourrait parler d’un incident isolé, si seulement la ville en était à son coup d’essai. Mais il semblerait que toute forme d’expression d’art sur les murs décrépis du Havre soit vue d’un mauvais oeil. Afin d’être certains de ne pas faire preuve de mauvaise foi, nous avons poussé la porte de la Galerie Hamon, qui expose les oeuvres de JACE, afin de recueillir leur point de vue :

“Je trouve vraiment dommage de ne pas laisser sur les murs de telles œuvres qui animent le centre ville. Je suis contre les graffitis vandales mais je laisserai sans hésitation les graffs étudiés.”

Au cours de cette aimable rencontre, on nous confirme que des actes similaires se sont produits par le passé. Ce n’est pas la première fois que des artistes voient leurs oeuvres effacées par une brigade faisant inlassablement la chasse aux graffitis dans le paysage urbain.

“Tous les artistes et tous les styles sont touchés. Même les collages ne restent pas ! Les artistes sont considérés comme vandales. Il ne faut pas être vu pour ne pas être pris ! La ville du Havre est en lutte contre le graffiti en général.”

Le Havre serait-il un terrain de cache-cache entre bombes de peinture et rouleaux d’acrylique ? En effet, les graffs du collectif L2A, ayant pour but de colorer les façades tristes et sans vie d’une ville, qui par mauvais temps affiche le visage d’un dépressif chronique, ont été effacés un par un. Un mouvement artistique qui malgré tout semble plaire aux riverains, dont le regard curieux ne se serait jamais arrêté sur un mur terne et incapable de flatter l’oeil. A croire que la Ville est allergique à l’idée de transformer ces mêmes murs sans attrait en toiles blanches pour les artistes, jusqu’à les pousser à agir dans la clandestinité.

La liberté d’expression de l’art dans les rues semble déranger par son manque de conformité. Qui a décrété qu’une oeuvre havraise devait se cantonner à une toile bien abritée dans le MuMa ? Voici la conséquence, dix ans après, d’un pan de ville entier tombé sous la protection du patrimoine de l’UNESCO. Un patrimoine se voulant sacré, intouchable et condamné à la grisaille à perpétuité ? Le collège Claude Bernard lui, échappe à l’influence du centre-ville. L’incident remet donc en question la tolérance de la Ville envers le street art.

“Je pense que la crainte principale de la brigade anti-graffitis soit de se laisser envahir de tout les genres d’art s’ils laissent certains graffs.”

caricature             

Si la municipalité accepte ce mouvement artistique mais en craint les débordements, elle devrait donc oeuvrer au sein de ses services. Les graffs reconnus comme légitimes devraient être systématiquement enregistrés et archivés, voire même protégés. Alors que l’agent de propreté impliqué dans ce fâcheux incident fût injustement blâmé dans les médias pour avoir suivi les directives, c’est bien l’ordre de la mairie qu’il faut pointer du doigt. Pourquoi ne pas former le personnel à l’histoire de l’art et à identifier les oeuvres classées, tel que l’a aussitôt suggéré 500 idées pour le havre ?

Le Havre, symbole de l’impressionnisme et fort de ses liens étroits avec la peinture par le passé, continue d’attirer graphistes et photographes aujourd’hui. Il paraît donc invraisemblable que la mairie s’empresse d’effacer chaque graff avec autant de zèle et d’empressement.

LE HAVRE ET LE STREET ART, UNE RELATION COMPLIQUÉE

La communauté des amateurs de street art se défend. Il semble que son expression dans les rues du Havre soit vouée à être étouffée sans le consentement de la mairie. A une époque où les riverains quittent le centre-ville vers la banlieue, il serait peut-être judicieux que la Ville réagisse pour séduire de nouveau les artistes. Fort heureusement pour nous, certains pros ont quand même posés leur palette au Havre. C’est le cas de Pierre Lenoir Vaquero, venu s’installer en 2008. Artiste et propriétaire de La Cave à Bières où il expose ses oeuvres rue des Gobelins, il est aussi acteur engagé pour faciliter l’expression du street art dans les rues par le biais de son asso “Des murs pour tous au Havre”.

Nous avons été à sa rencontre, où il a volontiers partagé sa vision de l’incident du graff effacé :

“J’avoue que je n’ai pas été surpris qu’un agent de la Ville du Havre efface le graffiti sur les murs du collège Claude Bernard, et cette personne n’est pas à blâmer. Ce qui me surprend et me désole c’est le fait qu’il ne semble exister aucune concertation entre les différents services de notre ville puisqu’il ne s’agit pas de la première « boulette ». N’oublions pas qu’une oeuvre de Jace était concernée, raison pour laquelle les médias nationaux ont relayé l’information. On peut donc sans mal imaginer que d’autres « boulettes » soient commises sans que la population en soit informée.

Pourquoi ne pas sensibiliser les agents de la ville sur l’importance du street art pour les habitants, jeunes et moins jeunes ?

Ne peut-il pas exister un lien plus fort entre le service de la propreté urbaine et le service de la culture ?

Il existe des solutions afin d’éviter ce type d’erreurs et cela passe sans aucun doute par une meilleure coopération et communication des services : un beau projet est réalisé dans un collège de Bléville, l’association « Les Amarts » se bat pour faire intervenir des artistes en mettant en avant leurs œuvres dans les trop nombreux locaux commerciaux des différents quartiers, l’association « Des murs pour tous au Havre » met en lien les artistes et les propriétaires afin de décorer des murs délaissés ou des façades aveugles. Toutes ces initiatives répondent au même objectif, celui de rendre notre espace public plus attractif, plus coloré, plus contemporain et ainsi donner une image plus moderne à notre ville. Cet incident démontre la nécessité de continuer autant que possible le travail de sensibilisation qui est mené depuis quelques années.”

Nous lui demandons alors son point de vue sur la position de la Ville envers le street art :

“Je pense que notre ville, à l’urbanisme moderne et atypique, ayant souffert d’une image négative durant des décennies et alors qu’elle travaille pour la modifier, ne sait pas aujourd’hui comment se positionner concernant le street art. L’acte d’intervenir artistiquement sur les façades est encore globalement perçu au Havre comme du vandalisme ou du moins comme une dégradation de l’espace public, alors que des capitales européennes comme Berlin, Londres, Paris ou Madrid reconnaissent l’intérêt de cette « décoration » de certains lieux plus ou moins délaissés et sont conscientes des bienfaits de ces interventions pour leur ville et ses habitants. Une ville qui se veut moderne, ouverte sur le monde et qui veut améliorer le cadre de vie de ses habitants ne pourra pleinement atteindre ses objectifs sans accepter aussi le street art.”

L’exemple est donné. Nous abordons alors le rôle de son asso, qui contribue pleinement à intégrer le street art dans les rues du Havre.

“L’objectif de mon association est de créer un lien entre les propriétaires, publics ou privés, et les artistes afin que ces derniers interviennent de manière légale sur des façades donnant sur l’espace public. Lors de la création de l’association j’ai pris contact avec la Ville du Havre et j’ai rencontré Luc Lemonnier, 1er adjoint au Maire chargé de l’Urbanisme. L’accueil a été positif et nous avons pu mener la première réalisation, celle de l’artiste Alexandre Delaunay rue Jules Guesde, sans aucun problème.

Depuis cette date, parce que je suis commerçant et moi-même artiste, je n’ai pas pris le temps de proposer de nouveaux dossiers à la ville. Par ailleurs je ne sais pas s’il existe de lien direct mais plusieurs projets ont été menés par la Ville lors du Week end de la Glisse et plus récemment dans le cadre de la Transat Jacques Vabre avec la performance d’Alexandre Delaunay et de Teuthis. Ces initiatives sont positives et encourageantes mais pas suffisantes, c’est un changement de culture qui doit s’opérer.”

Il est vrai que ces initiatives poussent à l’optimisme, mais elles restent organisées par la Ville dans le cadre de manifestations médiatiques que sont le Week end de la Glisse et la Transat Jacques Vabre. Il n’est pas encore question d’un élargissement à l’échelle du Havre.

La Ville a finalement présenté ses excuses à JACE et lui a proposé de réaliser une nouvelle oeuvre dans un lieu à définir. La compensation d’un geste maladroit qui aura eu au moins un mérite : celui de faire parler de JACE.

Heureusement pour le street artiste JR, les agents d’entretien du Havre n’ont pas poursuivi le CMA-CGM Magellan jusqu’au bout du monde, lorsqu’il est venu y coller sa fresque géante l’an dernier.

               LH, Big Graffeur is watching you.


JR

Crédit photo : JR Artist

Site de JACE

Page Facebook de JACE

Page Facebook de l’asso « Des murs pour tous au Havre »

Page Facebook de La Cave à Bières

Vos réactions sur “Le Street art au Havre, quand la ville s’emmêle les pinceaux

  1. Les stickers d’Artscène Lapin sont constamment retirés de la circulation. Cela nous oblige à les mettre de plus en plus haut et à des endroits moins accessibles. Je milite pour une ville plus propre et pour le tri sélectif mais quand on est au service d’une mairie qui vit 30 ans en arrière, on peut difficilement leur reprocher cette attitude. Ah! les chevaliers du Fiel, quel réalisme! http://artscenelapin.wordpress.com/

Et vous, vous en pensez quoi ?